Ce qui se passe au Venezuela dépasse largement le cadre d’une crise nationale ou d’un simple épisode spectaculaire de politique internationale. C’est un avertissement adressé à tous les régimes autoritaires : lorsqu’un pouvoir cesse d’être utile, lorsqu’il entrave un agenda stratégique, énergétique, sécuritaire ou géopolitique, il peut basculer, presque du jour au lendemain, du statut de partenaire toléré à celui de cible.
Dans ces moments-là, le discours sur les droits humains apparaît rarement comme un principe constant, il surgit plutôt comme une justification a posteriori, mobilisée quand l’équilibre des forces l’exige.
Dans ce contexte, une ligne doit rester ferme et intelligible : refuser l’ingérence étrangère ne revient pas à absoudre une dictature. C’est refuser que la souveraineté des peuples soit traitée comme un terrain d’opération. Car le précédent est dangereux.
Quand la force se substitue au droit, quand l’arrestation d’un chef d’État par une puissance étrangère devient un outil politique, ce sont toujours les sociétés civiles qui en subissent les conséquences : d’abord la peur, ensuite la fermeture de l’espace public, enfin la répression dite « préventive ». Ce type de séquence ne libère pas ; il durcit, il fracture, il installe une loi de la jungle où seuls comptent l’utilité et l’alignement.
L’hypocrisie apparaît d’autant plus crûment lorsqu’on observe les décisions prises au même moment par les grandes puissances. Tandis que Washington invoque la lutte contre le narcotrafic pour frapper Caracas, Donald Trump a relâché Juan Orlando Hernández (ancien Président du Honduras) pourtant condamné aux États-Unis à quarante-cinq ans de prison pour trafic de drogue. Ce fait résume à lui seul la réalité du système : les principes s’appliquent quand ils servent des intérêts, et s’effacent lorsqu’ils deviennent encombrants.
La trajectoire vénézuélienne renvoie à une figure ancienne, profondément ancrée dans l’imaginaire politique et religieux : celle du pharaon. Dans le récit coranique, Pharaon n’est pas seulement un tyran, il est un pouvoir qui se confond avec lui-même, qui absolutise sa personne, qui transforme le peuple en décor et la peur en méthode. La logique pharaonique consiste à gouverner pour soi, à défier l’opinion comme un acte de grandeur personnelle, sans jamais intégrer le coût humain de ces choix. C’est la politique de l’ego érigée en destin. Le peuple devient une variable, les sanctions un levier de propagande, la misère un dommage collatéral acceptable.
C’est exactement le piège des dictatures : elles finissent par croire à leur propre invincibilité, à leur capacité de défier le monde sans coût, à leur aptitude à jouer avec l’extérieur tout en écrasant l’intérieur. Maduro, dans cette lecture, n’a pas seulement dirigé : il a joué, en prenant des risques démesurés, comme si les citoyens n’étaient qu’un bouclier humain politique. Et quand la tempête arrive, le régime découvre une règle simple : les puissances ne punissent pas l’autoritarisme, elles punissent la désobéissance, surtout quand l’énergie et les routes stratégiques entrent dans l’équation.
Ce constat éclaire, par contraste, la situation de l’Algérie. Ici, le refus de l’ingérence étrangère doit être absolu, sans ambiguïté, sans concession sur le principe, refus de toute tutelle, refus de toute logique “Venezuela bis”, Irak, Lybie, Syrie…
Mais ce refus coexiste avec une autre réalité : le régime algérien a parfaitement compris le sort réservé aux pouvoirs qui s’obstinent à défier l’ordre mondial dominant. Il a donc choisi une autre voie de protection, non pas en s’ouvrant politiquement ou en garantissant les libertés, mais en concédant sur des terrains jugés stratégiques par Washington.
Depuis plusieurs mois, les signaux sont clairs : multiplication des contacts, visites répétées de responsables américains, mise en avant d’une coopération énergétique renforcée, ouverture accrue aux entreprises et aux intérêts américains. Cette dynamique n’est pas un simple choix économique, elle relève d’un calcul politique. Il s’agit d’acheter de la marge de manœuvre à l’extérieur pour préserver l’équilibre interne. De rassurer les centres de décision afin de réduire le risque d’isolement, voire de sanction, dans un contexte international devenu brutalement transactionnel.
Le prix de cette stratégie est rarement assumé publiquement. Ces concessions se font moins au bénéfice du pays qu’au bénéfice de la survie du pouvoir. Elles engagent les ressources, l’avenir énergétique, parfois au détriment des intérêts nationaux, tandis qu’à l’intérieur la répression demeure intacte : criminalisation de l’opinion, verrouillage politique, absence de garanties pour les libertés fondamentales. L’ouverture vers l’extérieur ne s’accompagne pas d’une ouverture pour la société.
La question des ressources est centrale. L’accent mis sur l’attractivité, les réformes juridiques facilitant l’investissement étranger dans les hydrocarbures et le secteur minier, s’inscrit dans une logique simple : ressources égales levier diplomatique, mais aussi vulnérabilité stratégique. Plus un régime dépend de cette rente pour négocier sa tranquillité, plus il expose le pays à des décisions prises ailleurs.
Dans ce jeu d’équilibres, certaines causes justes deviennent des écrans. La Palestine, par exemple, offre un capital symbolique fort, capable de fédérer et de détourner l’attention. Elle peut être brandie comme une posture morale, tout en laissant place, en coulisses, à des ajustements diplomatiques dictés par la nécessité de ne pas heurter les centres de pouvoir. De la même manière, sur le dossier du Polisario et du Sahara occidental, les signaux récents montrent des repositionnements prudents, destinés à éviter une confrontation frontale avec des initiatives soutenues par Washington. Ce ne sont pas des renoncements idéologiques proclamés, mais des adaptations tactiques imposées par le rapport de force.
Au final, le Venezuela montre jusqu’où mène la dérive pharaonique : un pouvoir qui confond sa survie avec celle du pays finit par exposer son peuple à une tempête qu’il ne contrôle plus.
L’Algérie, elle, a choisi une méthode différente pour éviter ce sort : se protéger en concédant, notamment sur l’énergie et les ressources, afin de ne pas devenir une cible dans une course mondiale dominée par les intérêts et l’obsession du contrôle.
Dans les deux cas, un constat s’impose : le peuple passe après. La seule ligne cohérente reste donc celle-ci, sans détour ni ambiguïté : refuser toute ingérence étrangère, refuser toute dictature, et refuser une morale à géométrie variable qui transforme les droits humains en monnaie d’échange au service des guerres de ressources et des équilibres de puissance.
Assia Guechoud
