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Réponse à Ahmed Ben Bensaada. Par Mourad Dhina

Cher Hocine Bensaada,

Que la Paix et la Bénédiction d’Allah soient sur toi.

Je ne doutais pas de ton existence avant que ton frère aîné te porte, un peu maladroitement, à mon attention. Je suis honoré de faire ta connaissance.

Je voudrais tout d’abord d’exprimer toute ma tristesse que tu aies été fauché à la fleur de l’âge, alors que tu effectuais ton service militaire, dans une armée détournée de ses missions constitutionnelles pour mener une « sale guerre ». Toute ma tristesse que tu n’aies pas pu voir fleurir les printemps, cueillir les automnes, et voir vieillir tes parents et grandir tes enfants.

Je ressens la même tristesse pour chacun et chacune des dizaines de milliers d’autres Algériens et Algériennes dont le cheminement de vie, tout aussi plein de promesses et de joies à venir, s’est terminé à cause d’une guerre qu’ils n’avaient pas choisie.

Tu n’es plus là où tu étais, tu as laissé un immense vide, mais tu es vivant et partout là où ton frère Ahmed porte ta mémoire. Toutes celles et tous ceux qui sont morts durant cette sale guerre, sous les ordres des chefs de l’armée ou contre eux, sont encore vivants, portés qu’ils sont par la mémoire des familles qui les ont chéries.

Ces mémoires, de part et d’autre, s’assemblent et se ressemblent dans ce qui est nostalgie et réminiscence des partages et des bonheurs des vies privées, mais elles continuent de s’entrechoquer dans ce qui relève de la mémoire commune. Rien n’a trop changé depuis les années 90. Il y a une mémoire officielle qui glorifie le choix des chefs de l’armée de plonger le pays dans la guerre ainsi que les personnes qui l’ont défendue de plein gré, ou forcés. Et une amnésie officielle du reste. En face, il y a des mémoires collectives, encore clandestines, qui ont d’autres narratifs sur les causes de cette guerre imposée, et sur les tenants et aboutissants des atrocités de ces années sanglantes. Les plus vivaces de ces mémoires sont celles portées par les mères de ceux dont on a voulu effacer même la mémoire…

L’Algérie d’aujourd’hui ressemble encore à l’Algérie de tes vingt ans. Rien n’a trop changé depuis. Le pays attend toujours un processus de vérité, de justice et de réconciliation pour que ces mémoires se parlent. Il attend la vérité comme exigence d’ouverture sur le passé, révélation et reconnaissance des faits, et comme transparence et clarté sur ce qui s’est passé. Il attend la justice comme réhabilitation, réparation, restitution, égalité, droits, cessation des pratiques oppressives, et punitions des crimes imprescriptibles. Il attend enfin une véritable réconciliation, qui ne pourra s’instaurer qu’une fois que la cause fondamentale du conflit aura été résolue, par la restitution du pouvoir à des autorités civiles légitimement élues, et que les exigences de vérité et de justice auront été satisfaites.

La meilleure façon de commémorer et d’honorer ceux qui nous ont quitté est de prendre soin des vivants qui ont partagé leurs vies, de faire en sorte que plus jamais ne se reproduise dans notre pays une sale guerre. Et c’est ce dont je voudrais parler à ton frère Ahmed, qui j’espère aura pu soulager un tant soit peu son deuil en écrivant à ta place.

Quant à toi, je te dis que ton âme repose en paix et qu’Allah t’accorde Sa miséricorde.

Cher Ahmed,

Exprimer votre souffrance et votre indignation à la suite de la mort violente de votre frère est compréhensible et requiert la compassion de tous.

Faire porter à votre frère vos propres opinions politiques et vilipender en son nom d’autres personnes est en revanche inapproprié.

Je commencerai par dire que si je vous réponds ce n’est pas parce que vous avez proféré à mon encontre des accusations infondées, colportées par les divers canaux de la propagande noire du régime, chose par ailleurs assez troublante pour quelqu’un qui prétend fournir des références crédibles sur ce qu’il avance. Je ne répondrai pas aussi à vos insultes contre ma personne (« mains rouges », « les gens comme vous – qui ne travaillent que pour l’argent », « vous servez la destruction des Etats-nations », « adolescent en mal de célébrité », etc.). Certaines de ces formules constituent au sens du droit une diffamation, voire une calomnie. Le but de ma réponse concerne cependant le fond de votre démarche.

Nous n’avons manifestement pas la même grille de lecture de la crise algérienne. Vous répétez dans vos écrits, y compris votre dernier pamphlet sur le Hirak, la thèse selon laquelle le FIS serait « le seul » responsable du drame algérien, que ceux qui appellent à des enquêtes sérieuses, impartiales et crédibles sur les crimes commis dans les années 1990 ne sont que des « qui-tue-quistes » à la solde des « terroristes islamistes » ou de « puissances étrangères ».

Selon votre raisonnement et vos écrits, tous ces « méchants-vendus-traitres » n’avaient pour but que de « faire du mal » à l’Algérie. Cette « Algérie » qu’il convient, selon votre logique, à assimiler aux Nezzar, Lamari, Mediène et autres éradicateurs, intellectuels et démocrates autoproclamés qui n’ont vu le salut de « leur » Algérie que dans l’élimination physique de tout ce qu’ils labélisaient comme faisant partie de l’« hydre intégriste » ! Selon cette logique, les « gueux » et autres « va-nu-pieds » ayant voté pour le FIS ont mérité, par ce lèse-majesté, d’être déchus du titre d’« Algériens ».

Ma posture morale et politique a été aux antipodes de ceux qui ont dégorgé les discours de la diabolisation et de la négation. Je n’ai personnellement rejoint le FIS qu’après sa dissolution par les putschistes – je sais que vous n’êtes pas d’accord sur ce point mais, sur le plan du droit, il est indiscutable que ce qui a été commis en janvier 1992 est un coup d’État. Je n’ai jamais eu d’ambition politique pour ma personne, ni aspiré à une fonction officielle, et j’ai d’ailleurs quitté ce parti en 2004. J’ai soutenu le FIS par solidarité avec des milliers de ses membres ou sympathisants qui ont été torturés, assassinés ou disparus sur ordre des putschistes. Je ne parle pas de personnes qui ont pris les armes car ces derniers doivent assumer les conséquences de leur choix, mais de ceux qui ont été arrêtés devant leurs enfants ou sur leur lieu de travail. Je ne conteste nullement à qui que ce soit le droit de critiquer le FIS et le combattre politiquement, bien au contraire. Ce qui est cependant condamnable, aussi bien du point de vue moral que légal, c’est le fait de décider arbitrairement que ce parti ne peut exister en Algérie et que, pire, ses membres et sympathisants ne peuvent eux aussi exister – au sens propre du terme ! – dans leur pays.

Je n’ai aucun doute que, malgré la propagande tentant d’officialiser le narratif des putschistes, l’édifice de falsification s’écroulera et l’histoire retiendra qu’ils ont tenté d’asseoir le putsch par un politicide, c’est à dire la destruction physique délibérée d’une partie de la population sur la base de son allégeance politique. C’est là la seule explication qui peut rendre compte des violations massives et systématiques des droits de l’homme (emprisonnements, tortures, exécutions sommaires, disparitions, massacres) qui ont eu lieu, de leurs évolutions dans le temps, et en particulier de la géographie politique des massacres.

Passons à un autre point.

Monsieur Bensaada, s’il est vrai comme vous le précisez que votre dernière intervention sur l’ENTV était faite à distance, vous avez bien été présents physiquement des plateaux des médias du régime algérien. Le problème n’est pas votre intention qui peut être défendable mais l’usage que fait le régime de vos participations. Votre livre a eu droit à une véritable promotion de la part de l’agence de presse officielle du pouvoir. Et je ne pense pas que vous soyez naïf à ce point pour confondre « défendre l’Algérie » avec défendre un régime, de surcroit illégitime. Vous êtes mû par une obstination : les révolutions arabes, y compris le Hirak, ne sont en fait qu’une manipulation de forces occultes étrangères.

La crainte de la manipulation est légitime et je la partage. Elle devient exagérée et insultante quand on réduit une révolution populaire au fait que deux ou trois ONGs d’un pays donné ont reçu des subventions de pays étrangers. Non pas que je soutienne personnellement ces ONGs ou leurs sponsors, loin de là. Il relève de transparence et de la redevabilité démocratique de montrer que telle entité a reçu telle somme de telle organisme, mais de là à tordre des faits pour en extraire des hypothèses selon lesquelles le Hirak serait récupéré par des officines US, le Qatar, ou je ne sais quel autre Etat, relève de l’extrapolation injustifiée et disproportionnée qui frise la paranoïa.

Est-ce que les soupçons d’être à la solde d’intérêts étrangers ne seraient-ils pas plus sérieux s’ils étaient dirigés contre Chakib Khelil, par exemple, plutôt que contre Bouchachi, « accusé » d’avoir assisté à une conférence financée par un organisme US ? Pourquoi ne pas dénoncer aussi la présence de hauts gradés de l’armée algérienne à des réunions de l’OTAN, côte à côte avec des officiers israéliens ?

Vos affirmations constituent par ailleurs une insulte au patriotisme et à la probité des millions d’Algériens et d’Algériennes qui ne réclament que leur droit de vivre libres et dignes dans un Etat de droit et souverain ! En effet, ils se voient assimilés soit à des traitres à la solde de l’étranger ou au mieux à des dupes manipulées par des forces occultes.

En outre, vos allégations attribuent implicitement aux Algériens un manque de maturité et surtout de s’être opposé à une « issaba » que vous confondez avec l’« Etat-nation » ! Or le peuple algérien n’a qu’un souhait, c’est de bâtir une nation souveraine, unie et forte et d’édifier un Etat de droit, de dignité et de bonne gouvernance. Cette ambition a été contrecarrée depuis l’indépendance par une élite militaire avec sa vitrine civile qui s’est accaparée le pouvoir, et a montré son visage le plus hideux depuis les années 1990s avec ses Nezzar, Lamari, Mediène, Bouteflika, Ouyahia et le reste de la « Issaba ».

Je suis foncièrement contre toute ingérence étrangère en Algérie et ailleurs, notamment dans le Monde arabe, et n’ai rien à apprendre de vous à ce sujet. S’il y a eu vraisemblablement ingérence US dans les révolutions dites colorées, la situation dans le Monde arabe, et surtout en Algérie, est totalement différente. Il y a aussi un grave problème dans vos analyses qui tendent à nous dépeindre, sous prétexte de refus d’ingérence étrangère, des dictateurs sanguinaires dans certains pays comme des garants de l’« Etat-nation » ! Le Hirak en Algérie est souverain, patriote, non-violent et ne se laissera pas manipuler, ni par des entités ou Etats étrangers, ni par le régime actuel et ses relais. Il est également inclusif et œuvre pour l’unité des Algériens. Vous, par contre, vous voulez l’« épurer » selon vos lubies : pas d’« islamistes », pas de Bouragaa, pas de Tabou, pas de Bouchachi, pas de Assoul, pas de Boumala, pas de Addi etc., les premiers étant selon vous des « sanguinaires » ou des apostats de la démocratie, les autres tout simplement vendus à des intérêts étrangers ! Les Algériens, ou du moins ce qu’il en reste, sont donc sommés selon cette logique de se contenter du pouvoir actuel ! Pensez-vous que ce pouvoir trouverait meilleure propagande que votre discours, et meilleur allié que vous ?

Monsieur Bensaada,

Vous m’avez invité – je préfère comprendre de cette façon votre expression « je vous mets au défi » – à un débat. Bien évidemment je serai heureux d’y participer tout en vous précisant que je ne pense pas être un « ami » de France24. Je préciserai cependant que, pour moi, débattre n’est pas un but en soi, ni pour faire la promotion de « mon » livre ou gagner en notoriété. J’assume mes positions et n’attend rien en retour de qui que ce soit. J’ose espérer, cependant, que ceci ira dans la voie de la réconciliation des Algériens et Algériennes et contribuera à apporter des jours meilleurs à notre peuple qui a trop souffert de la violence, de l’arbitraire et de la bêtise.

Mourad Dhina

Contexte :

Cette lettre a été rédigée le 19 juin 2020 et fait suite à un article publié par Ahmed Bensaada sur son site

(http://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=515:2020-06-06-14-48-26&catid=46:qprintemps-arabeq&Itemid=119)

où il fait référence à une vidéo où je le mentionne

(https://www.youtube.com/watch?v=0iAMOsQyDDM  à partir de la 18éme minute environ.

J’ai tenté en vain, depuis une semaine, de contacter Ahmed Bensaada (recherche sur les réseaux sociaux, annuaire téléphonique du Canada et à travers un formulaire de contact sur son site) afin qu’il publie ce texte sur son site comme droit de réponse. Je n’ai à ce jour malheureusement toujours pas reçu de réponse de la part d’Ahmed Bensaada.

26 juin 2020