Abbas Aroua | Le pape Léon XIV a effectué une visite apostolique en Algérie les lundi 13 et mardi 14 avril 2026. Il s’agissait de la première visite du chef de l’Eglise catholique et du souverain du Vatican sur le sol algérien. Cet événement est donc considéré comme important dans l’histoire des relations entre la nation algérienne, majoritairement musulmane, et l’Église catholique, ainsi qu’entre l’Etat algérien et le Vatican.
Cette visite et les déclarations faites par le Pape lors de son séjour en Algérie appellent les dix observations suivantes :
1▪ Le pape Léon XIV s’était déjà rendu en Algérie à deux reprises, en 2004 et en 2013, en tant que fils spirituel de saint Augustin, natif de Souk Ahras. Malgré les divergences d’opinions entre les Algériens concernant les idées, les pratiques et les relations de saint Augustin avec son peuple et l’Empire romain, ainsi que sa répression des écoles dissidentes, son importance au sein de l’Église catholique et son rôle fondamental dans le développement de la théologie chrétienne sont indéniables. Il n’est donc pas surprenant que le Pape ait consacré une journée entière à la visite d’Annaba (l’ancienne Hippone), où saint Augustin fut évêque, et qu’il y ait célébré la messe dans la basilique qui porte son nom.
2▪ Lors de sa visite au Monument aux Martyrs (Maqam Echahid) à Alger, le pape Léon XIV a déclaré que « me trouver devant ce Monument est un hommage à cette histoire de l’Algérie et à l’âme d’un peuple qui s’est battu pour l’indépendance, la dignité et la souveraineté de cette nation. »[1] Cet hommage, bienvenu, contraste fortement avec la position de l’Église catholique au début de l’occupation française de l’Algérie, il y a près de deux siècles, ainsi qu’avec ses pratiques durant la période coloniale. Cela explique les réactions hystériques de certaines élites françaises, notamment de l’extrême droite, qui rêvent encore d’une « Algérie française ».
3▪ Lorsqu’on évoque l’Église catholique, le premier nom qui vient à l’esprit d’un Algérien est celui du cardinal Charles Lavigerie, qui a soutenu l’occupation et la colonisation françaises de l’Algérie. En 1868, il fonda la société des Missionnaire d’Afrique (les Pères Blancs) et se consacra à la conversion du peuple algérien et, par son intermédiaire, d’autres peuples africains. Mais l’Eglise catholique, c’est aussi les positions honorables de nombreux de ses enfants qui ont soutenu le droit des Algériens à l’indépendance. En tant qu’institution, elle n’a pas apporté de soutien officiel à la révolution algérienne, car des courants contradictoires la traversaient : si certains de ses membres soutenaient activement l’indépendance, la hiérarchie ecclésiastique en Algérie restait liée à la communauté coloniale européenne. Si de nombreux catholiques algériens étaient favorables au maintien de l’Algérie française, certains moines et prêtres français, ainsi que de nombreux militants politiques français inspirés par la doctrine chrétienne (notamment la gauche chrétienne), ont soutenu la lutte pour l’indépendance et se sont engagés contre la violence et la torture. Ils ont également œuvré au sein des médias et des réseaux de soutien logistique de la révolution. On peut citer, par exemple, le penseur catholique André Mandouz, le journaliste Robert Barrat, directeur adjoint de la revue Témoignage chrétien, sœur Paul-Hélène Saint-Raymond, religieuse des Petites Sœurs de l’Assomption, le prêtre Pierre Mamet de la Mission de France, le curé et homme de gauche Robert Davezies, ainsi que le cardinal Léon Duval, qui a défendu le droit du peuple algérien à l’autodétermination à un tel point qu’il fut surnommé « Mohamed Duval » par les colons.
4▪ L’Église catholique, c’est également les efforts de la Communauté de Sant’Egidio, rattachée au Vatican, active dans l’aide humanitaire, le dialogue interreligieux et la consolidation de la paix. En 1994-1995, la Communauté s’est efforcée de faciliter le dialogue entre les Algériens afin de trouver une solution politique pacifique à la crise politique et sécuritaire que traversait l’Algérie à la suite du coup d’État militaire de janvier 1992 contre la légitimité populaire. La Communauté de Sant’Egidio a effectivement facilité des rencontres qui ont abouti, début janvier 1995, à un accord entre les parties algériennes sur une plateforme politique, le « Contrat national », dont la plupart des dispositions restent valables aujourd’hui. Cependant, le régime a rejeté cette initiative. Le porte-parole officiel du gouvernement putschiste de l’époque, Ahmed Attaf, actuel ministre des Affaires étrangères, qui accompagnait le Pape lors de sa visite en Algérie, a déclaré au sujet du Contrat national : « Nous le rejetons globalement et dans le détail », et que « les discussions qui se sont déroulées à Rome ainsi que le document qui en est issu restent un non-événement ». Le régime algérien a alors lancé une campagne implacable contre la communauté catholique de Sant’Egidio et a qualifié de traitres les participants aux rencontres organisées « sous la Croix » (voir l’annexe). Trente ans plus tard, il semble que M. Attaf ait conservé l’Eglise et abandonné les détails, prouvant qu’en politique, l’hérésie d’hier peut devenir le protocole d’aujourd’hui.
5▪ L’Église catholique, c’est aussi celle des moines de Tibhirine, qui vivaient en paix et en harmonie avec la communauté musulmane locale et se consacraient à son service, notamment dans le domaine de la santé. Un an après la signature du Contrat national à Rome, ils furent enlevés de l’abbaye Notre-Dame de l’Atlas, près de Médéa, en mars 1996, puis brutalement assassinés deux mois plus tard. A ce jour, trente ans après leur assassinat, leurs corps n’ont toujours pas été retrouvés, aucune enquête transparente n’a été menée et personne n’a été traduit en justice. Le régime continue de diffuser son discours habituel, accusant des « groupes terroristes », tandis que plusieurs parties l’accusent d’être impliqué dans les meurtres des moines et d’autres personnes, comme l’évêque d’Oran, Pierre Claverie, en août 1996, et de nombreux autres religieux chrétiens en Algérie.
6▪ A la Grande Mosquée d’Alger, le pape Léon XIV a fait l’éloge du « profond sens religieux du peuple algérien »[2]. C’est un fait historique : à travers les âges, ce peuple a embrassé tous les messages divins : le judaïsme d’abord, puis le christianisme, et enfin l’islam, la dernière des religions. Le Pape a également déclaré au Monument aux Martyrs (Maqam Echahid) que : « Chaque peuple garde un patrimoine unique d’histoire, de culture et de foi. L’Algérie possède elle aussi cette richesse qui a soutenu son cheminement dans les moments difficiles et continue d’orienter son avenir. Dans ce patrimoine, la foi en Dieu occupe une place centrale : elle illumine la vie des personnes, soutient les familles et inspire le sens de la fraternité. Un peuple qui aime Dieu possède la richesse la plus authentique, et le peuple algérien garde ce joyau dans son trésor. »[3] C’est également un fait historique. La foi en Dieu a été l’énergie spirituelle qui a permis au peuple algérien d’affronter et de surmonter toutes les épreuves traversées au cours de son histoire, ainsi que de résister fermement à la tyrannie du colonialisme français pendant 132 ans.
7▪ Dans son discours à la Grande Mosquée d’Alger, le pape Léon XIV a également souligné le danger que représente la polarisation idéologique pour la cohésion de la société, déclarant que : « A y regarder de plus près, la société algérienne connaît elle aussi la tension entre le sens religieux et la vie moderne. Ici, comme partout ailleurs dans le monde, des dynamiques opposées ont tendance à se manifester, celles du fondamentalisme ou de la sécularisation, qui font que beaucoup perdent le sens authentique de Dieu et de la dignité de toutes ses créatures. Alors, les symboles et les mots religieux peuvent devenir, d’une part, langages blasphématoires de violence et d’oppression, et d’autre part, signes sans signification, dans ce grand marché de consommation qui ne rassasie pas. »[4] Il convient de souligner que la polarisation entre les deux extrêmes du spectre idéologique en Algérie est ce qui entrave la transition vers une véritable démocratie et l’Etat de droit, et perpétue l’autoritarisme.
8▪ La visite du Pape en Algérie intervint à un moment difficile, alors que le pays connait un verrouillage politique sévère, une répression judiciaire, un recul sans précédent des libertés, notamment d’expression et de réunion, ainsi qu’une vaste marginalisation des citoyens, en particulier des jeunes, qui ont perdu tout espoir de mener une vie digne et de construire un avenir prometteur dans leur pays. Lors de sa visite à la Grande Mosquée d’Alger, le pape Léon XIV a cité son prédécesseur, le pape François, qui avait écrit que : « Il faut penser à la participation sociale, politique et économique de telle manière qu’elle inclue les mouvements populaires et anime les structures de gouvernement locales, nationales et internationales, avec le torrent d’énergie morale qui naît de la participation des exclus à la construction d’un avenir commun »[5] Il a appelé les autorités algériennes, de manière claire et ferme, à adopter des politiques justes, participatives et non exclusives, en déclarant : « J’exhorte donc ceux d’entre vous qui détiennent l’autorité dans ce pays à ne pas craindre cette perspective et à promouvoir une société civile vivante, dynamique et libre, dans laquelle on reconnaisse en particulier aux jeunes la capacité de contribuer à élargir l’horizon de l’espérance pour tous. La véritable force d’un pays réside dans la coopération de tout le monde à la réalisation du bien commun. Les Autorités sont appelées non pas à dominer, mais à servir le peuple et son développement. Le critère de l’action politique réside donc dans la justice, sans laquelle il n’y a pas de paix authentique, et s’exprime par la promotion de conditions équitables et dignes pour tous. »[6] Nous espérons que les autorités présentes seront influencées par ce discours et qu’elles modifieront leurs pratiques pour le mieux.
9▪ Le pape Léon XIV fait preuve de la même empathie envers les migrants que le pape François. A titre d’exemple, il se rendra le 4 juillet prochain sur l’île italienne de Lampedusa, symbole de l’accueil des migrants arrivant en Europe. Cette visite, qui aura lieu le Jour de l’Indépendance américaine, enverra un message fort à l’extrême droite mondiale, notamment à Donald Trump, de la part du pape Robert Francis Prevost, citoyen américain lui-même. Lors de sa visite à la Grande Mosquée d’Alger, il a déclaré : « La Méditerranée, d’un côté, et le Sahara, de l’autre, constituent en effet des carrefours géographiques et spirituels d’une portée considérable. Si nous approfondissons leur histoire, sans simplifications ni idéologies, nous y trouverons cachés d’immenses trésors d’humanité, car la mer et le désert sont depuis des millénaires des lieux d’enrichissement mutuel entre les peuples et les cultures. Malheur à nous si nous en faisons des cimetières ou meurt même l’espérance ! »[7], faisant allusion au sort tragique de nombreux Algériens et Africains, pour la plupart des jeunes, qui fuient leur pays en quête d’une vie meilleure, pour finalement périr dans le désert brûlant ou les flots déchaînés de la Méditerranée. Nous espérons que le Pape trouvera un écho favorable auprès du régime algérien, l’incitant à revoir sa position sur le phénomène de harga et à s’attaquer à ses causes politiques et économiques profondes plutôt que de l’instrumentaliser pour persécuter ses opposants en Europe ou pour obtenir des visas permettant aux privilégiés du régime de se rendre dans les pays européens.
10▪ Le pape Léon XIV, qui s’oppose à l’extrême droite, tient tête à Trump et dénonce sa politique agressive – au point qu’un débat public a eu lieu entre eux ces derniers jours au sujet de la guerre américano-israélienne contre l’Iran – n’a pas manqué de souligner, dans son discours à la Grande Mosquée d’Alger, ce que devrait être la politique étrangère algérienne, qui s’est distinguée depuis des décennies par son soutien aux causes justes dans le monde, en déclarant : « Les événements historiques dramatiques que vous avez traversés offrent à votre pays un regard critique particulier sur les équilibres mondiaux. Si vous savez dialoguer avec les aspirations de tout le monde et vous montrer solidaires avec les souffrances de nombreux pays, proches ou lointains, votre expérience pourra contribuer à imaginer et à instaurer une plus grande justice entre les peuples. Ce n’est pas en multipliant les incompréhensions et les conflits, mais en respectant la dignité de chacun et en vous laissant toucher par la souffrance d’autrui, que vous pourrez devenir les acteurs d’un nouveau cours de l’histoire, aujourd’hui plus urgent que jamais, face aux violations constantes du droit international et aux nouvelle tentations coloniales. »[8] Le pape sera-t-il entendu par des autorités qui ont choisi de se soumettre à l’administration Trump, comme l’indiquent les déclarations de l’ambassadeur algérien à Washington, Sabri Boukadoum, le vote de l’Algérie en faveur de la résolution inéquitable du Conseil de sécurité concernant Gaza et l’absence de position diplomatique juste face aux agressions américaines contre le Venezuela, l’Iran et Cuba ? Nous l’espérons.
Annexe : Initiative de Sant’Egidio
Des consultations préparatoires à la signature du Contrat national
A l’automne 1994, environ trois ans après le coup d’Etat du 11 janvier 1992, au cours desquels l’Algérie avait connu une violence et une répression ayant fait près de 30’000 victimes, la communauté de Sant’Egidio[9], [10] a entamé des consultations avec de nombreuses forces politiques pour explorer la possibilité d’organiser un dialogue entre elles pour discuter de la situation algérienne et rechercher ensemble les moyens de résoudre la crise aiguë que traversait le pays.
Lors de ses consultations avec les parties algériennes, Andrea Ricardi a sollicité l’aide de Mohamed Slimani, fils du cheikh Hocine Slimani, l’une des figures respectées de la ville de Médéa, avec qui il entretenait des relations amicales depuis le milieu des années quatre-vingt et qui était en contact avec la plupart des forces politiques en Algérie. En fait, selon le témoignage de Marco Impagliazzo, secrétaire général de la communauté de Sant’Egidio à l’époque, c’est Mohamed Slimani qui les a exhortés, en septembre 1994 lors d’une réunion interconfessionnelle à Assise, à travailler pour la paix en Algérie[11].
Le 3 novembre 1994, Sant’Egidio a invité plusieurs acteurs politiques à participer à une rencontre de discussion préliminaire pour faire ensemble le point de la situation, établir conjointement un diagnostic de la crise algérienne et réfléchir sur les moyens de s’en sortir. Cet atelier, organisé au siège de la communauté à Rome les 21 et 22 novembre 1994, a réuni la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), le Front de libération nationale (FLN), le Front des forces socialistes (FFS), le Front islamique du salut (FIS), le Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA), le Parti des travailleurs (PT), le Mouvement de la renaissance islamique (Ennahda), le parti Algérie musulmane contemporaine (AMC), le Parti du renouveau algérien (PRA) et le Mouvement de la société islamique (Hamas). Une invitation a également été adressée aux autorités algériennes par l’intermédiaire du ministre des Affaires étrangères de l’époque, Mohamed-Saleh Dembri, d’envoyer un représentant pour assister à la réunion, mais elle a été rejetée.
Cette rencontre a été suivie d’une deuxième réunion qui a duré cinq jours (du 9 au 13 janvier 1995) – dont le PRA et Hamas étaient absents – au cours de laquelle ont eu lieu des discussions approfondies qui ont porté sur les différentes dimensions de la crise algérienne, et ont abouti à la signature du « Contrat national »[12], comme plateforme pour une solution politique et pacifique de la crise algérienne. Au cours de la réunion, les participants se sont efforcés de parvenir à un ensemble de valeurs et de principes communs qui transcendent les idéologies et constituent le cadre général pour travailler ensemble afin de restaurer la paix dans le pays, de revenir à la légitimité constitutionnelle et de garantir la souveraineté populaire. Parmi les valeurs et principes figurent le rejet de la violence et de toutes les formes de dictature, le respect des droits de l’homme, l’alternance politique et la légitimité populaire, la garantie des libertés fondamentales, la consécration du pluralisme, la non-ingérence de l’armée dans les affaires politiques, le respect des constituants de la personnalité algérienne, etc. L’une des questions épineuses qui a nécessité de longues discussions a été la relation entre la religion et le système politique ; les participants se sont finalement mis d’accord pour adopter la formule de la Déclaration du Premier Novembre, qui jouit d’un consensus national, à savoir « la restauration de l’Etat algérien souverain démocratique et social dans le cadre des principes de l’islam ».
Certes, il aurait mieux valu qu’une telle rencontre entre partis politiques algériens se tienne en Algérie, mais les autorités ne toléraient aucune rencontre entre Algériens pour discuter de la situation de leur pays. Le processus de Sant’Egidio s’est limité à faciliter le dialogue et assurer la logistique sans que l’équipe de facilitation, composée principalement d’Andrea Ricardi, Marco Impagliazzo et Mario Giro, n’intervienne dans le contenu des discussions, et c’était l’une des lignes rouges que les participants ont établies, compte tenu que la crise était algéro-algérienne et nécessitait une solution algérienne.
Réactions des autorités algériennes
La position des autorités algériennes a été hostile du début à la fin de l’initiative de Sant’Egidio. Elles ont d’abord tenté de dissuader les participants de se rendre à Rome en commandant une fatwa à un membre du Haut Conseil Islamique conseillant aux musulmans de ne pas assister à la réunion de Rome[13] et se rencontrer « sous la Croix »[14]. Elles ont ensuite tenté d’empêcher la réunion d’avoir lieu par l’intermédiaire de l’ambassadeur algérien à Rome qui est intervenu auprès de la communauté de Sant’Egidio, et par le biais de Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général des Nations Unies à l’époque, lequel a tenté de dissuader la communauté de poursuivre le processus de facilitation du dialogue algérien, et a contacté Matteo Zuppi et Andrea Ricardi à cette fin.[15] Boutros Boutros-Ghali n’avait pourtant pas manqué de louer chaleureusement auparavant le travail de médiation de la communauté au Mozambique. Les autorités ont également tenté de faire échouer l’initiative par l’intermédiaire de leurs représentants envoyés à la réunion préliminaire de novembre 1994 pour entraver les échanges, sans succès.
A la signature du Contrat national, les autorités algériennes ont réagi immédiatement. Ahmed Attaf, porte-parole officiel du gouvernement, a déclaré au sujet du contrat signé : « Nous le rejetons globalement et dans le détail »[16] et que « les discussions qui se sont déroulées à Rome ainsi que le document qui en est issu restent un non-événement »[17]. Il a également accusé « des puissances et des institutions étrangères [de] s’agit[er] derrière l’association Sant’Egidio »[18]. Les signataires du Contrat national ont été traités de traitres dans les organes de propagande du régime.
Les autorités ont reçu un soutien interne pour leur rejet du Contrat national par des partis et des organisations, comme le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), qui considérait le document signé comme une « provocation reprenant les exigences du FIS dissous refusées en Algérie »[19], le parti communiste Ettahadi, qui considérait que « seul l’intégrisme tirera profit de cet accord pour imposer sa propre stratégie »[20], ou certaines associations féministes qui ont publié un appel intitulé « Sant’Egidio veut me tuer »[21]. Les autorités ont également mobilisé des « marches populaires » contre Sant’Egidio.
Sur le plan extérieur, l’initiative de Sant’Egidio a été, au début, saluée par de nombreuses capitales occidentales telles que Rome, Madrid et Washington, de la Commission européenne, voire de Paris où Alain Juppé, ministre français des Affaires étrangères, a déclaré le 19 janvier 1995 : « La France avait considéré avec beaucoup d’intérêt les conversations qui se sont nouées ici à Rome, d’une façon générale en Italie, sous les auspices de la Communauté Sant’Egidio et j’ai rappelé que notre position constante, depuis des mois et des mois, était d’appeler au dialogue. J’espère que ce dialogue va pouvoir s’ouvrir. C’est aux forces politiques algériennes, bien sûr, d’en décider. […] Nous ne nous lasserons pas d’appeler au dialogue, parce qu’il n’y a pas d’issue dans la confrontation et dans la violence. »[22]
Le gouvernement algérien a alors lancé une intense campagne diplomatique[23] pour dissuader les pays occidentaux de soutenir l’initiative de Sant’Egidio. Abdelkader Taffar, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, a reçu le 16 janvier 1995, trois jours après la signature du Contrat national, les ambassadeurs européens, tandis que le président général Liamine Zeroual a appelé le même jour les ambassadeurs algériens accrédités dans plusieurs capitales occidentales pour les exhorter à expliquer la position officielle de l’Algérie concernant l’initiative.
En état de faiblesse au niveaux politique et économique, le régime a eu recours à une stratégie basée sur deux piliers principaux, le premier étant un ensemble de concessions politiques et économiques (ouverture des champs pétroliers aux entreprises occidentales, la signature du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, que l’Algérie refusait de signer par principe, et la promesse d’une normalisation avec Israël), le second étant de faire assassiner des étrangers résidant en Algérie et de proférer implicitement des menaces sécuritaires sur les territoires européens et français en particulier en y exportant le terrorisme. La position occidentale, qui était initialement favorable à l’initiative de Sant’Egidio, s’est alors retournée sous l’influence des lobbys soutenant le régime algérien au sein de l’establishment politico-économico-sécuritaire français.
Le pouvoir algérien a ainsi raté une occasion historique de mettre fin à la crise. La violence et la contre-violence se sont poursuivies pendant encore cinq ans, avec des arrestations généralisées, des tortures systématiques, des disparitions forcées par milliers et des massacres qui ont touché des civils, le nombre de victimes est passé d’environ 30’000 au début de 1995 à environ un quart de million en 1999.
[1] Voyage apostolique de Sa Sainteté le Pape Léon XIV en Algérie, au Cameroun, en Angola et en Guinée Equatoriale (13-23 avril 2026)
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] Ibid.
[9] Sant’Egidio est une communauté chrétienne active dans l’action humanitaire, le dialogue interconfessionnel et la consolidation de la paix. Elle a été fondée en 1968 par un groupe de jeunes Italiens dont Andrea Ricardi qui l’a dirigée au milieu des années 1990. La communauté de Sant’Egidio avait auparavant travaillé sur de nombreux conflits violents, le plus important étant le conflit au Mozambique, où à l’automne 1992, après un processus de médiation de près de trois ans, Sant’Egidio est parvenue à la signature d’un accord entre les parties au conflit au Mozambique mettant fin à une guerre civile de quinze ans.
[10] Emmanuel Dupuy. Géopolitique de la diplomatie informelle : L’exemple de la communauté de Sant’Egidio. Mai 2007. Académie de Géopolitique de Paris.
GÉOPOLITIQUE DE LA DIPLOMATIE INFORMELLE : L’EXEMPLE DE LA COMMUNAUTÉ DE SANT’EGIDIO
[11] Jean-Baptiste Rivoire. Le crime de Tibhirine : Révélations sur les responsables. La Découverte. Paris (2011).
[12] Contrat national : plateforme pour une solution politique et pacifique de la crise algérienne (https://bit.ly/3puWLRZ).
[13] Jean-Baptiste Rivoire. Op. cit.
[14] Plusieurs cheikhs, dont cheikh Ali Benhadj, ont réfuté cette fatwa car les politiciens algériens étaient contraints de se rencontrer à l’étranger vu que les autorités avaient empêché tout rassemblement politique incompatible avec leur approche sécuritaire de la crise algérienne. Ces leaders religieux ont souligné la première émigration des musulmans vers l’Abyssinie chrétienne par ordre du Prophète (PSSL), comme preuve que recourir aux terres chrétiennes si la justice y prévaut n’est pas interdit. Ils ont également révélé la manipulation du pouvoir, qui « aurait rejeté le contrat national même s’il avait été signé à La Mecque ».
[15] Nikolai Hegertun. Faith-based Mediation? Sant’ Egidio’s peace efforts in Mozambique and Algeria. Master Thesis, Peace and Conflict Studies, Universitetet I Oslo, May 2010.
[16] Baudouin Loos. Le régime algérien rejette l’offre de l’opposition. Le Soir (Bruxelles). 19 janvier 1995 (https://bit.ly/2UMwXTl).
[17] Ibid.
[18] Ibid.
[19] Ibid.
[20] Ibid.
[21] Ibid.
[22] Déclarations de M. Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, sur les priorités de la France pour sa présidence de l’Union européenne. Vie publique, 16 janvier 1995. (https://bit.ly/4tQZpSy).
[23] Baudouin Loos. Op. cit.
Abbas Aroua, fondateur et membre du conseil national de Rachad
